Margot Cohn : Sept années avec Martin Buber
par Joëlle Hansel
Extrait de l'Arche n°647, avril 2014, avec l'aimable autorisation de l'auteur


Militante de l'OSE pendant la guerre, résistante, elle fut proche de Martin Buber et de Gershom Scholem. Confessions d'une enfant du siècle.

"Moi ? Mais je ne suis pas sur internet !" Margot Cohn manifeste un vif étonnement quand je lui apprends que son nom, ses actions héroïques dans la Résistance et son travail auprès du grand philosophe juif Martin Buber sont évoqués à plusieurs reprises sur la Toile. Elle s'émeut encore davantage d'entendre que les distinctions que lui ont valu ses actes de bravoure et, notamment, le titre d'officier de la Légion d'honneur, sont de notoriété publique. Sa surprise ne s'explique nullement par la distance qui la sépare de la "cyber-génération". Il faut plutôt en chercher la cause dans la retenue et la pudeur de celle pour qui risquer sa vie afin de soustraire des enfants juifs à l'extermination nazie n'était, après tout, que faire son devoir. Originaire d'Ingwiller, petite commune alsacienne située dans les Vosges du nord, où elle naît en 1922, Margot (née Marguerite Kahn) est à peine âgée de vingt ans au début de la deuxième guerre mondiale. Elle assure dans les rangs de l'OSE (Œuvre de Secours aux Enfants) les missions les plus dangereuses, convoyant jusqu'aux régions frontalières des enfants juifs qu'une passeuse introduit ensuite clandestinement en Suisse. Elle échappe bien des fois à l'arrestation et à la déportation. En avril 1945, elle épouse Jacques (Bô) Cohn, résistant et directeur pédagogique de l'OSE.En1952, ils s'installent en Israël avec leurs trois enfants. Margot devient, en 1958, la secrétaire particulière de Martin Buber, fonction qu'elle remplira pendant sept ans, jusqu'à la mort de ce dernier. Amie de Gershom Scholem, le fondateur de la science moderne de la Kabbale, elle en a conservé un souvenir vivace. Elle évoque ces deux hautes figures des études juives contemporaines lors de notre rencontre aux Archives Buber de la Bibliothèque Nationale d'Israël.

Martin Buber, penseur israélien né à Vienne en 1878, est connu aujourd'hui à travers le monde comme un philosophe et un penseur juif de premier plan. Convaincu que "toute vie réelle est rencontre", il a publié en 1923 Je et Tu (Ich und Du), ouvrage qui a eu un immense rayonnement. Il y expose sa vision des relations humaines comme un dialogue qui repose sur un amour réciproque, et qui préserve l'unicité et la singularité de chacun des interlocuteurs. Buber a mis en cause aussi bien l'individualisme excessif de la société libérale que le collectivisme qui nie la personne, en faisant un simple rouage au sein d'un système. Pourriez-vous évoquer quelques traits marquants de sa personnalité ?


Martin Buber

 

Margot Cohn : Au cours des sept années pendant lesquelles j'ai côtoyé quotidiennement Martin Buber, j'ai été frappée par un paradoxe : il aspirait, certes, au dialogue dont il a fait le pilier de sa philosophie. Mais il ne parvenait pas à mettre cet idéal en pratique dans sa vie de tous les jours. Buber avait, en effet, du mal à communiquer avec les autres et ses amis Franz Rosenzweig et Gustav Landauer sont, je pense, les seules personnes qu'il ait jamais tutoyées.

Buber entretenait une relation à la fois proche et complexe avec Rosenzweig, l'auteur de ce chef-d'œuvre de la pensée juive moderne qu'est L'Étoile de la rédemption. En 1925, ils ont entamé ensemble la traduction de la Bible en allemand. Quant à Landauer, Buber se sentait proche de son socialisme libertaire et de son romantisme révolutionnaire. À quoi attribuez-vous la difficulté qu'éprouvait Buber à "vivre en dialogue", suivant le sous-titre de l'édition française du Je et Tu ? Avait-il mauvais caractère ?

Pas du tout ! Je pense que cette difficulté remonte à son enfance. Les parents de Buber ont divorcé alors qu'il n'avait que trois ans. Il a été élevé jusqu'à l'âge de treize ans par ses grands-parents à Lemberg (Lvov),qui faisait alors partie de l'empire austro-­hongrois, et qui se trouve aujourd'hui en Ukraine. Le jeune Buber a été très gâté par Adèle, sa grand-mère, épouse du grand Salomon Buber, ce savant auquel on doit les premières éditions modernes de la littérature rabbinique et midrachique. Il était très attaché à sa grand-mère dont la personnalité était loin d'être conventionnelle. Ses grands-­parents étaient des commerçants prospères. Buber a été éduqué dans l'esprit de la Haskala (Lumières juives) d'Europe orientale. Il agrandi dans une atmosphère de haute culture juive et universelle, a bénéficié des enseignements que lui dispensaient des professeurs privés, en plus de ceux qu'il recevait à l'école polonaise.
Mais ce bonheur était loin d'être complet. Sa mère s'est enfuie à Moscou avec un homme dont elle a eu des enfants. Il adonc été séparé d'elle à l'âge de trois ans et il ne l'a revue qu'en1913, alors qu'il était déjà marié et père de famille. Buber n'aimait pas les autobiographies, il considérait qu'on ne peut jamais avoir de distance par rapport à soi-même. Il a quand même laissé des fragments autobiographiques dans lesquels il relate ses retrouvailles avec sa mère lors de cette rencontre qui fut, en fait, la dernière.

La privation de l'amour de sa mère et même, de sa présence physique explique donc que Buber ait eu du mal à dialoguer avec ses semblables. Il a néanmoins rencontré très jeune son épouse Paula avec laquelle il a partagé le plus clair de son existence.

Buber a rencontré Paula Winkler en 1899, alors qu'il était étudiant à Zurich avec Haïm Weizmann, futur premier président de l'État d'Israël. Le grand-père de Buber est mort en 1906, sa grand-mère, un peu plus tard. Buber n'a jamais osé leur parler de Paula, qui était issue d'une famille catholique munichoise et qui menait une vie très libre pour l'époque. Quand Buber l'a rencontrée, elle vivait dans une "commune" anarchiste et elle avait une liaison avec un juif converti à l'islam qui se faisait appeler Omar Rashid ! Martin et Paula ont eu ensemble deux enfants avant de se décider à se marier : Rafael, né en1900, et Hava, née en 1901. Ils ont ensuite régularisé leur situation et se sont installés à Berlin vers1910, puis à Heppenheim, près de Francfort, en 1916. Là, Buber a travaillé à l'école d'Odenwald, établissement d'avant-garde qui existe encore aujourd'hui.

Buber a enseigné la philosophie juive à Francfort, à l'Université et à la Freies Jüdisches Lehrhaus, la Libre Maison d'Études Juive fondée par Rosenzweig en 1920. Après avoir été interdit d'enseignement par les nazis en 1933, il a poursuivi ses activités au Lerhaus où étaient accueillis les juifs qui avaient été exclus des institutions publiques. En 1938, il a quitté l'Allemagne et s'est installé à Jérusalem où il a obtenu une chaire à l'Université Hébraïque. Il est mort à Jérusalem en 1965. Venons-en, à présent, à la question qui nous intrigue tous : comment la jeune mère de famille fraîchement débarquée de France que vous étiez dans les années 1950 est-elle devenue la secrétaire particulière de Martin Buber ?

J'avais beaucoup entendu parler de Buber par mon mari qui s'est procuré la traduction française du Je et Tu dès sa publication en France, en 1935, et qui a emmené le livre avec lui pendant toutes ses pérégrinations
– dans la clandestinité et la Résistance durant la guerre, et ensuite, en Israël, lorsque nous avons fait notre alya. Je savais donc que Martin Buber était un penseur très important, fondateur de ce qu'on appelle la "philosophie du dialogue". J'ai commencé à travailler avec Buber en1958, tout de suite après la mort de sa femme. Il jouissait alors d'une renommée mondiale et il avait été invité, pour son quatre-vingtième anniversaire, en Europe et aux États-Unis. Alors q'u'il allait embarquer avec sa femme sur le bateau qui devait les ramener en Israël, cette dernière a eu une attaque et elle est morte à l'hôpital juif de Venise.
Après une absence de six mois au cours desquels il avait été fêté dans le monde entier, Buber est donc rentré seul. Sa petite-fille est alors venue habiter chez lui avec sa famille afin de tenir son ménage. Buber cherchait quelqu'un pour quelques semaines pour l'aider à classer l'énorme courrier qui s'était accumulé pendant son absence. Il m'a trouvée et les "quelques semaines" sont devenues sept ans !

De quelle manière le contact entre Buber et vous s'est-il établi ?

En1958, le plus jeune de mes enfants venait de commencer sa scolarité. Mon mari voulait que je sois là quand il rentrait à la maison à midi. Il ne voulait pas qu'il soit un "yeled maf­téa'h" – l'un de ces enfants qui portaient alors leur clé autour du cou. Je cherchais donc du travail exclusivement le matin. En raison des conditions économiques précaires qui régnaient alors en Israël, aucune famille ne pouvait s'en sortir avec un seul salaire. Nous vivions nous-­mêmes très modestement. Notre ami Moché Catane, qui était bibliothécaire principal de la Bibliothèque Nationale et Universitaire de Jérusalem, avait entendu dire que Buber cherchait une secrétaire. Je suis allée voir ce dernier dans sa maison de Talbyeh et il a constaté que je savais lire et écrire l'allemand couramment. Détail piquant : il y avait, à côté de la maison de Buber, une épicerie dont le propriétaire s'appelait…Rosenzweig !

En quoi consistait votre travail ?


Gershom Scholem - © Thierry Samuel

 

Lorsque j'ai rencontré Buber, il venait de revoir la traduction de la Bible qu'il avait commencée avec Rosenzweig, et qu'il a poursuivie seul après la mort de ce dernier. Il ne s'agissait pas, en fait, d'une simple traduction. En mettant en œuvre un procédé qu'ils ont nommé Verdeutschung ("germanification "), Buber et Rosenzweig comptaient transposer l'hébreu en allemand en établissant dans cette langue une version qui reflète le plus fidèlement possible l'esprit du texte original. Buber noircissait de ses corrections et de ses remarques les marges de son exemplaire personnel de la traduction ; il raturait, modifiait, ajoutait. Mon travail était ardu, il consistait à revoir toutes ces annotations et à les mettre au propre. Je le faisais sur ma machine à écrire portative que j'apportais tous les jours. Je m'occupais également de la correspondance de Buber avec des éditeurs du monde entier chez qui les nombreuses traductions de ses livres avaient paru. Je relisais les épreuves de ses livres.
Ma connaissance de l'allemand jouait un rôle essentiel dans ce travail. J'ai appris cette langue au lycée et je l'ai  beaucoup parlée pendant la deuxième guerre mondiale avec les réfugiés dont je m'occupais. J'ai aussi appris l'écriture gothique manuscrite et je pouvais ainsi lire et comprendre le courrier rédigé en lettres gothiques. Dans le codicille de son testament, Buber m'a confié la responsabilité de ses archives pour un an, le temps qu'elles soient placées à la Bibliothèque nationale de l'Université Hébraïque. Sur la demande du directeur du département des Manuscrits, j'y suis restée et j'y ai travaillé pratiquement jusqu'à aujourd'hui.

Alors que vos relations avec Buber étaient surtout professionnelles, votre mari et vous avez été très liés avec Gershom Scholem, ce savant israélien d'origine allemande qui a complètement renouvelé l'étude de la Kabbale et en a fait une science moderne. Dans quelles circonstances cette amitié s'est-elle nouée ?

Nous avons rencontré Scholem juste après la guerre à Paris. Il se rendait en Allemagne pour examiner les livres et archives juifs que les nazis avaient confisqués et qui étaient rassemblés au dépôt d'Offenbach, en zone d'occupation française. Alors qu'il attendait son visa à Paris, une des directrices de maison d'enfants de l'OSE, dont mon mari était l'inspecteur pédagogique, nous a présenté un "ami berlinois". Nous ne savions absolument pas de qui il s'agissait et nous l'avons accueilli, comme nous le faisions avec tout le monde, dans notre petit deux-pièces de la Porte de Saint-Cloud, au sixième étage, sans ascenseur. Scholem est venu d'abord seul, puis il est revenu nous voir avec sa femme. Il nous a adressé, parla suite, une dame de l'Université Hébraïque qui était outrée que nous ayons eu l'audace de l'inviter dans un deux-pièces, au sixième, sans ascenseur !
Lors de notre première rencontre, mon mari a demandé à Scholem de donner une conférence rue Rollin, dans un foyer de jeunes. Scholem a accepté tout de suite, mais si mon mari avait su à qui il avait affaire, il n'aurait jamais osé lui demander cela. La manière dont il présentait la Kabbale était si passionnante qu'il s'en est fallu de peu qu'un de nos jeunes protégés devienne chercheur en mysticisme juif !
Quand mon mari a visité Israël pour la première fois, en1947, l'administration britannique avait imposé le couvre-feu. Lorsqu'on était invité le soir quelque part, cela comprenait non seulement le couvert, mais le gîte. Invité à dîner par les Scholem, mon mari a donc passé la nuit chez eux. À son retour en France, il m'a tout raconté : la belle maison de Rehavia, l'éminent professeur Scholem qu'il avait osé accueillir dans un appartement au sixième sans ascenseur ! Lorsque nous nous sommes installés en Israël, Scholem a été formidable et je suis restée en contact avec lui jusqu'à sa mort, en1982.

Martin Buber, Gershom Scholem : les relations entre ces deux fortes personnalités et ces deux grands penseurs n'étaient probablement pas simples.

Leurs relations étaient ambivalentes et on pourrait en faire le thème d'une analyse psychologique. Scholem n'avait pas un caractère facile, mais il était fascinant. C'est sans doute la personne la plus intelligente que j'ai jamais rencontrée, le plus grand chercheur que le judaïsme ait jamais eu.


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