Grâce aux différentes contributions à ce dossier sur les
relations entre juifs et chrétiens après 1945, il est possible
de suivre les mouvements qui rapprochent petit à petit les uns et les
autres. On distingue bien les avancées nationales
et internationales et ce qu'en font les Alsaciens (1).
Au cours de cette période, j'ai été à la fois
témoin et acteur, et quelques images fortes peuvent me servir aujourd'hui
à me souvenir et à prendre la mesure de ce qui s'est passé.
Pourquoi ce titre "Arrêts sur images" ? C'est que, finalement,
le film des souvenirs est d'une richesse telle qu'il faut bien faire un montage.
Ma pensée garde néanmoins fidèlement les images d'autres
acteurs actifs du dialogue, notamment des enseignants et des éducateurs,
soldats de première ligne et de tous les jours. J'évoque ici
des compagnons de route en majorité disparus : la mémoire de
ceux-là est en bénédiction.
On l'a dit, à partir des Dix points de Seelisberg (1947), une bonne quantité de textes ont été rédigés et diffusés par les sphères supérieures des Églises - songez à l'importance mondiale de Vatican II -. Des repères ont ainsi été indiqués aux communautés chrétiennes de base, et on a commencé à avancer, pas à pas. Mais l'image conjointe du professeur André Neher et de Mgr. Léon-Arthur Elchinger, visages souriants et paisibles, me rappelle ceci : sans des hommes déterminés et placés là où il fallait on en serait encore à esquisser les premiers pas. Le dossier consacré à Mgr. Elchinger ici même montre d'une façon évidente qu'il était précisément l'homme destiné à traduire pour les catholiques alsaciens les avancées révolutionnaires qu'il avait contribué à faire adopter à Rome. André Neher, de son côté, s'est trouvé quand il le fallait et là où il le fallait pour exercer une influence déterminante sur le mouvement qui s'esquissait. "Là où il le fallait", ce fut aux côtés de Mgr. Elchinger (2), dès 1946 mais également là où il avait choisi de se faire entendre : à l'université :
"… André Neher s'engage par un choix délibéré dans la recherche d'une relation avec le monde non-juif. Il choisit d'être professeur à l'université de Strasbourg. Autant il est préoccupé de restructurer le judaïsme et de l'équiper pour qu'il assume son identité, autant par le choix de cette tribune universitaire, il exprime son souci de donner leur place aux valeurs et à la pensée juives dans la société contemporaine : "université", "universalité". Dans ses cours à la faculté des Lettres, il ouvre la Bible, il enseigne la littérature et l'histoire juives, il créera bientôt un département d'études hébraïques et juives qui est aujourd'hui un foyer rayonnant de la culture juive au sein de l'université Marc-Bloch." (3)
L'image de ces deux hommes les place au premier plan, mais le cadre est celui d'un colloque (1970) organisé à Strasbourg par la Fédération protestante de France et qui a débattu de l'une des questions centrales du contentieux entre juifs et chrétiens : "Le peuple de D.". Cette précision en appelle d'autres : pourquoi la Fédération protestante s'est-elle cette fois-là départie de son parisianisme, bien connu des initiés ? Pourquoi à Strasbourg ? C'était que la majorité des membres de sa commission "Église et peuple d'Israël" étaient des Alsaciens, protestants évidemment. Il faut y voir le haut degré d'intérêt de ceux-ci pour le dialogue entre juifs et chrétiens (4).
Le statut d'universitaire de ces chefs de file leur donnait une position privilégiée pour faire partager à des centaines d'étudiants leur vision du cheminement de l'un et de l'autre monothéisme. Au travers des textes, certes mais également par l'accent de leur conviction. Ceci n'est pas un secret : lorsque André Neher a donné ses premiers cours à la Faculté des lettres de Strasbourg (il était encore professeur d'allemand de lycée) ses auditeurs se comptaient sur les doigts d'une seule main, et sur les cinq, il y avait deux pasteurs. Arrêt sur image ! Quand à Edmond Jacob, dont j'ai été l'élève et le collègue, il abordait les textes de l'Ancien Testament (5), Bible hébraïque ouverte, et chez lui aussi, l'accent de la conviction a rallié bien de ses auditeurs au dialogue entre juifs et chrétiens.
Sur le trône épiscopal ou dans la chaire magistrale, il y eut donc des chefs de file, que bénie soit leur mémoire ! (6) J'ai rencontré, un peu en retrait du devant de la scène, un "artisan de paix" - selon l'expression du Nouveau Testament - qu'il m'a été donné d'accompagner pendant une trentaine d'années, le père franciscain Théophane Chary. Il était professeur d'Écriture Sainte pour son ordre, et ainsi le partage de sa conviction passait aussi par son enseignement. Mais surtout, on le trouvait toujours disponible, en première ligne, pour tout engagement d'équipe lorsqu'il s'agissait de réunir juifs et chrétiens pour autre chose que des rencontres superficielles.
Ainsi, dans les années 70, à l'initiative du pasteur Blaise Chavannes et sur un modèle donné par les Églises allemandes, une équipe strasbourgeoise s'est mise au travail pour rédiger une version française des documents Ce que chacun doit savoir du judaïsme. Le P. Chary était de cette équipe, aux côtés du rabbin Claude Gensburger, et de trois protestants : Edmond Jacob, Blaise Chavannes et Bernard Keller. Grâce à l'hospitalité et au travail de traductrice de Madame Eva Issler, les séances ont pu s'étendre sur plusieurs années et aboutir à ce jour à 300.000 exemplaires de quatorze numéros de ces Ce que chacun doit savoir du judaïsme (7).
On voit bien les services que peuvent rendre ces petits textes lorsqu'ils sont étudiés par des chrétiens : dissiper les malentendus et les clichés qui stagnent dans les esprits, dépôts empoisonnés de l' "enseignement du mépris".
À la fin des années 70, l'affaire était bien en train lorsque les circonstances ont fait se rencontrer des personnes qui ressentaient la nécessité d'avancer dans le dialogue entre juifs et chrétiens à Strasbourg. Il y avait là des membres du Comité épiscopal pour les relations avec le judaïsme, de la déjà citée Commission Église et peuple d'Israël de la F.P.F., des sœurs de Notre Dame de Sion, Madame Eva Issler déjà citée et - bien entendu - le père Théophane Chary. Il a été décidé d'organiser un week-end d'études sur la question cruciale du règne de Dieu. L'hospitalité étant offerte par la communauté, les séances ont été animées au Centre communautaire de la Paix par une célébrité internationale, le P. Kurt Hruby.
Il a bien fallu admettre, au cours du temps, que le côté positif de cette longue période de plusieurs décennies a eu comme contrepartie ces places laissées vides par le décès de tel ou tel participant ou d'un conjoint. Avant d'être privés de la sagesse et de l'irénisme du P. Chary, présence tutélaire, en 1997 (9), nous avions dû dire adieu à Bertrand Delattre, son jeune disciple, animateur fidèle, à Yves Kollender dont chacun a connu les qualités de communicant et à d'autres encore. C'est aussi une mort prématurée qui a fait différer de plusieurs années la présence dans ce groupe d'un fidèle musulman : M. Talha, professeur au lycée Kléber, avait participé à quelques rencontres lorsqu'il est décédé pendant l'été qui a suivi.
Depuis deux ans, nous accueillons M. Mohamed Latahy qui prend volontiers sa part des débats et lève un coin du voile qui nous sépare du Coran et de la tradition musulmane. Il vient d'être placé à la tête du Conseil régional du culte musulman, ce qui fait planer un doute sur la régularité de sa présence : aura-t-il encore le temps ?
En me tournant vers l'avenir, je ne peux que faire mienne l'opinion de Mme Warschawski, lorqu'elle dit : "les trois (c'est moi qui souligne) religions, le judaïsme, le christianisme et l'islam, trois enfants du même père, doivent développer les rencontres…". Dans cette perspective, je traduis mon espoir par un graphisme qui représente une nef, mot acronyme de Nouvelle Entente Fraternelle. Que la rouah divine gonfle sa voile et qu'elle avance !
Relations judéo-chrétiennes | ||