"L’histoire de la formation des patronymes juifs est aussi ancienne, mais surtout aussi mouvementée que celle du peuple juif lui-même" Paul Lévy.
Un peu d'histoire et quelques généralités
Deux documents sont indispensables pour connaître l’histoire des patronymes juifs :
- le "Dénombrement général des juifs qui sont tolérés en la Province d’Alsace en exécution des Lettres-Patentes de sa Majesté...." du 10 juillet 1784 du roi Louis XVI
-
et le "Décret impérial du 20 juillet 1808 concernant les Juifs qui n’ont pas de nom de famille et de prénom" de Napoléon.
Si nous nous fondons sur le DENOMBREMENT DE 1784, tous les juifs n’ont pas de nom de famille fixe et définitif : c’est souvent le nom du père ou du grand-père qui tient lieu de patronyme.
Parmi ceux qui possèdent déjà un nom de famille, nous avons en Alsace, les LEVY, les KAHN, les DREYFUSS ainsi que les BLOCH, WEYL ou WEILL. Ces noms de famille sont essentiellement des noms indiquant la provenance immédiate ou lointaine des familles.
Durant des siècles, aucune des trois grandes villes les plus importantes (Strasbourg, Colmar, Mulhouse) n’avait admis en permanence des juifs dans son enceinte, toute la communauté vivait repliée sur elle-même dans les petites villes ou les villages de la campagne. Ce qui explique, en partie, que l’évolution vers des patronymes fixes était infiniment moins avancée.
Napoléon, à travers son DECRET du 20 JUILLET 1808, trouva nécessaire de procéder à une mise en ordre des patronymes israélites ; en Alsace surtout, parce qu’il régnait une "invraisemblable anarchie à cet égard". Il semblerait que l’impulsion d’une réforme serait partie d’un mémoire envoyé en 1805 par un adjoint au maire de Strasbourg (qui avait constaté que certains juifs avaient un nom et d’autres n’en avaient pas).
Il faut dire que l’Alsace était devenue par le nombre, le centre le plus important du judaïsme français d’avant la Révolution.
Origine des noms
Dans l’isolement des villages alsaciens, et Schirrhoffen n’échappe pas à la règle, les noms bibliques priment. En 1784, nous trouvons une dizaine de familles avec un nom d’origine hébraïque : JONAS, ELIAS, SIMON, JACOB, SAMSON, ABEL.
Ainsi :
JONAS | Vient de l’hébreu "yona", la colombe, (19 familles en Alsace en 1784, nom porté déjà en 1759) |
ELIAS | Vient de l’hébreu "eliyah" = Yah est mon D.ieu (36 familles en Alsace en 1784, nom porté dès 1383 à Strasbourg sous sa forme germanisée ELIATZ |
SIMON | Vient de l’hébreu "shimeon" = celui qui est exaucé, grécisé en Simon (18 familles en Alsace en 1784) |
JACOB | Vient de l’hébreu "yacov" = il a talonné (nom porté en Alsace dès 1334) |
SAMSON | Vient de l’hébreu "shemesh" = soleil (14 familles en Alsace en 1784) |
ABEL | Vient de l’hébreu "avel" = souffle |
GODALIEN, GODALI | Vient de l’hébreu "guedalia" = D.ieu est grand |
AUGEL | Vient de l’hébreu "asher" = heureux |
MEYER | Vient de l’hébreu "meïr" = il illumine (99 familles en Alsace en 1784) |
BARUCH | Nom d’un prophète Baruch, en hébreu : béni (en 1784, 31 familles en Alsace) |
SCHLUMMEN | Vient de l’hébreu "shélomoh" = homme de paix |
Sont fréquents particulièrement en Alsace, le nom des prêtres du temple, "Cohen" et celui de la tribu des "serviteurs de D.ieu" , "Lévi". A Schirrhoffen, nous avons en 1784 une famille KAHN (forme allemande issue de Cohen, 90 familles en Alsace en 1784) et une famille WEYL (anagramme de la forme allemande de Lewi, 187 familles en Alsace en 1784)
Ce nom de WEYL peut éventuellement être aussi un nom désignant la provenance géographique. Nous avons deux autres noms de familles qui sont des toponymes : WELSCH et BLOCH
WEYL | Nom de lieu : WEIL ( en Hesse, en Bade, au Würtemberg) |
WELSCH | Vient du roman "walch", étranger d’origine romane (17 familles en Alsace sous différentes orthographes : WAHL, WELSCH, WALCH en 1784) |
BLOCH | Prononciation polonaise de "wloch" pour l’allemand "w(a)lah, walch, welsch" signifiant "étranger d’origine romane" (189 familles en Alsace en 1784) |
Dès l’époque hellénistique apparaissent dans la patronymie juive des noms grecs, soit par la traduction de l’hébreu ; l'un d'eux a survécu jusqu’à nos jours : ALEXANDRE et nous le retrouvons à Schirrhoffen en 1784.
ALEXANDRE | Nom grec : "qui repousse les hommes, protecteur (22 familles en Alsace |
Les patronymes de racine germanique forment la majorité des noms israélites en France. Et ceci s’explique historiquement. Comme exposé plus haut, en Alsace (et dans une partie de la Lorraine), une population juive sédentaire a constitué longtemps un des centres essentiels du judaïsme français et a vécu dans une ambiance de dialectes alémaniques. Ensuite nous avons eu une lente mais permanente immigration d’autres contrées allemandes (pays rhénans, Souabe...) Enfin, l’intolérance qui a régné en Russie, en Pologne, a amené un flot continu de réfugiés dont le parler "yiddish" était d’essence germanique.
En 1784, les noms d’essence allemande forment la majorité. Nous avons des adaptations en yiddish ou en allemand de prénoms hébraïques. Ainsi à Schirrhoffen, nous comptons des GÖTSCHEL, des KAUFFMANN, des HEYMANN, des LIPPMANN et des MÄNNEL
GÖTSCHEL | Variante judéo-allemande de "gottschalk" = serviteur de D.ieu employé pour l’hébreu "Eliakim" = "D.ieu établira" (16 familles en Alsace) |
KAUFFMANN | Plusieurs variantes : - Vient de l’hébreu "Yekouthiel " par glissement de Koss(mann) à Kauff(mann) - De Jakob, Jankauf par aphérèse - Nom de métier : "marchand" |
HEYMANN | Vient de l’hébreu "hayim" = vie + suffixe allemand "mann" (10 familles en Alsace) |
LIPPMANN | Plusieurs variantes : - Employé souvent pour ou avec Eliezer, glissement de Leiser(mann) - Traduction de l’hébreu "habib" = aimé, en allemand "lieb" - Nom de lieu : von der Lippe (au 16ème siècle à Brême) (26 familles en Alsace) |
MÄNNEL | Deux variantes : - Vient de l’hébreu "menachem" : le consolateur - Nom de maison "zum fröhlichen Mann" à Francfort (nombreux en Alsace) |
FEISTEL ou URY |
Vient de Phoebus ; pour l'hébreu "Uri" : "feu, lumineux" |
Lors de la prise de nom en 1808, nous retrouvons à Schirrhoffen, en plus des patronymes déjà cités plus haut, des noms de famille d’origine géographique :
METZ | Nom de lieu : Metz |
DREYFUS | Nom de lieu mais étymologiquement très controversé : du latin Trévir(us) : Trèves (sous la double influence dialectale et de l’assonnance drei (=trois) et fuss (=pied) mène à Trifus (1694) et Dreyfus (124 familles en Alsace en 1784) Autre nom de lieu : Troyes ou Trévoux |
LANDAUER | Nom de lieu : Landau (Palatinat) |
MAY | Nom de lieu : Mayen près de Coblence |
LIEBSCHÜTZ | Nom de lieu : Liebschitz (Bohême) ou Leoschütz (Haute-Silésie) |
Noms de professions, quoique en petit nombre en Alsace :
SINGER | Nom de métier : chantre, ministre-officiant |
SCHUSTER | Nom de métier : cordonnier |
RUEFF | Nom de métier : en hébreu "rofeh" = "médecin" (32 familles en Alsace en 1784) |
Noms de végétaux : les Juifs depuis toujours semblent avoir eu un faible pour les noms de fleur et en Alsace en 1784, nous avons toutes les formes de noms et prénoms traduits de l’hébreu "shoshana" = "rose", assorties de leurs dérivés :
ROSENSTIEL | Nom de fantaisie : tige de rose |
ROSENSTOCK | Nom de fantaisie : buisson de roses |
Noms d'animaux : ceux qui ont trouvé une large audience symbolisent des personnages de la Bible
WOLFF | En allemand "wolf" = "loup". Symbole de Benjamin, fils de Jacob (Genèse 49:27) |
HIRSCH ou HERSCH ou HIRTZEL | En allemand "hirsch" = "cerf", traduction de l’hébreu "tsvi" = "biche" à laquelle est comparé Naphtali, fils de Jacob (Genèse 49:21) Nom de maison à Francfort : "zum Hirschen". Nombreuses variantes du nom en 1784 en Alsace |
LÖW ou LOEB | En allemand "löwe" = "lion". Rappel de Judah, fils de Jacob (Genèse 49:9) qui est comparé à un lion, en allemand "löwe" Nom de maison à Francfort "zum Löwe" (28 familles en Alsace) |
BAEHR | Traduction allemande de "ours". Symbole d'Issachar, fils de Jacob (Genèse 49:14) en remplaçant l’âne par l’ours Nom de maison à Francfort "zum goldenen Bär" (22 familles en Alsace en 1784) |
Sobriquets ou noms de fantaisie:
VOGEL | Nom de femme : (petit) oiseau |
SOMMER | Nom de colporteur : "qui vient en été" ou nom de fantaisie |
BRAUN | Sobriquet, de l’allemand "braun" = "brun" |
Les sobriquets ou nom de fantaisie, largement représentés parmi les patronymes des autres peuples, le sont particulièrement parmi les noms des Juifs et s’expliquent par l’esprit caustique bien connu de ces derniers d’une part et la haine ou le mépris du milieu ambiant d’autre part.
La liste n’est pas exhaustive. D’autres noms de famille au fil des recensements ont été portés par les familles juives de Schirrhoffen, la liste serait trop longue pour les citer tous. Certains de ces noms de famille rappelés plus haut, apparaissent sur le dernier recensement de 1936, avant que ne disparaissent définitivement cette communauté : UHRY, MAÏER, LOEWY KAHN, WEILL, BLOCH, RUFF. Seul celui d’ORBECK n’a pas encore fait l’objet de mon étude. Comme vous vous en doutiez, c’est un toponyme :
ORBECK | Nom de lieu : Orbec (Calvados) |
En conclusion, il faut savoir que "c’est d’Alsace que sont sortis une grande partie des patronymes juifs qui prévaudront en France durant la majeure partie du XIXème siècle. L’Alsace, c’était aussi la porte ouverte aux noms venus d’outre-Rhin qui, eux aussi, devaient finalement, constituer un pourcentage non négligeable des patronymes actuels."
Sources :
Synagogue précédente |
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